L’ombre de l’être aimé

Un petit essai sur Moonlight Shadow (2021) du réalisateur Edmund Yeo, écrit par Hervé Lacrampe, blogmestre de Architecture, Asie et publié ici avec son aimable autorisation.


La plateforme Netflix propose de découvrir le dernier film du réalisateur malaisien Edmund Yeo, né à Singapour et qui séjourne souvent au Japon. Porté par la sublime Nana KomatsuMoonlight Shadow s’attaque avec délicatesse à la question du deuil. Empruntant le chemin du fantastique, le film bouleverse par la justesse de sa mise en scène et la beauté de son histoire.

La disparition

Quand Satsuki (Nana Komatsu) a rencontré Hitoshi, sa vie a été bouleversée. Les deux jeunes adultes vivent un vrai coup de foudre qui se transforme en grande histoire d’amour. Ils franchissent toutes les étapes de leur relation : la présentation à leurs amis, l’installation ensemble. Un soleil radieux baigne leur existence. Jusqu’au jour où Hitoshi et Yumiko la compagne du frère d’Hitoshi décèdent accidentellement.

Satsuki est dévastée par le drame. Le chagrin l’étouffe, elle sombre dans une mélancolie sans fin. Elle se rappelle alors la légende du Moonlight shadow. Après une pleine Lune, il serait possible de rencontrer des proches disparus. Satsuki, avec Hiiragi, le petit frère d’Hitoshi lui aussi en plein deuil, se met en quête d’une personne capable de la guider pendant le phénomène.

L’art de la construction

Edmund Yeo met en scène toutes les dimensions du deuil : le deuil physique, sensoriel, musical. Il s’attache en effet à montrer comment le souvenir de l’être aimé se rappelle à nous. Une sensation, un bruit, une lumière, un mur, tout est susceptible de faire remonter à la surface les moments partagés. Satsuki est ainsi prisonnière d’un labyrinthe de tristesse dont elle ne peut échapper. L’enfermement comme la sortie à l’extérieur la ramènent inévitablement vers le souvenir.

Pour appuyer son propos, Edmund Yeo propose une intrigue qui mêle les trames temporelles. L’histoire d’amour passé nous est présentée par bribes alternant avec les moments du temps présent. La narration s’en retrouve renforcée, portée par la justesse de la mise en scène. De simples détails servent de liens entre les sauts dans le temps. Le réalisateur use aussi du symbolisme afin de nous faire rentrer dans la psyché de ses héros.



Une ambiance hypnotisante

La musique joue un rôle important dans le film. Elle est au début discrète avant de monter crescendo jusqu’au final bouleversant. Les notes empruntent à la romance classique avant de dériver vers le mysticisme et le tragique. Plusieurs thèmes se croisent, s’effacent avant de revenir doucement comme les souvenirs qui hantent Satsuki.

Il faut aussi souligner l’importance de la lumière. Elle contribue à construire cette ambiance étrange où en permanence le présent et le passé se télescopent, où régulièrement le doute subsiste sur la réalité de ce qui se passe. Le réalisateur suggère sans jamais donner de réponse sur le phénomène. Seule évidence. Quand Satsuki s’éveille à nouveau à la vie, une aube nouvelle se lève. Les ombres, la pluie cèdent le pas à un ciel dégagé.

Des acteurs superbes

Moonlight shadow fonctionne avec une économie de moyens. Le réalisateur construit son film sur le symbolisme de sa mise en scène et l’excellente direction de ses acteurs. Il faut sur ce point saluer la performance de Nana Komatsu. La jeune actrice, mannequin japonaise, livre une prestation immense, touchante. Elle fait passer en un regard tout le vide qui la consomme, la dévastation qui la dévore. Sa beauté appuie ici la tragédie humaine qui l’emporte vers le néant.

Parmi les autres acteurs tous très bons, Il faut souligner le talent d’Himi Sato dans le rôle de Hiiragi. Personnage exubérant, amoureux brisé par l’accident, il va à sa manière gérer son deuil. Celle-ci très audacieuse aurait pu sombrer dans le ridicule mais elle trouve avec ce metteur en scène la justesse de ton pour la rendre crédible, touchante, presque naturelle. Il forme avec Nana Komatsu un ‘couple’ de circonstance cherchant leur voie vers la paix intérieure.

Moonlight Shadow propose donc une réflexion pleine de douceur et compassion sur le deuil et sa gestion. Sa mise en scène intelligente donne à Nana Komatsu un très beau rôle.


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