Les trames du destin

Psycho-Cinematography est un blog WordPress en anglais tout à fait unique centré sur le cinéma japonais. ‘Le Cinéma Japonais vu de biais‘ peut-on lire sur l’entête du site ! Ce biais est celui qu’introduit P-J Van Haecke, le blogmestre, dans chacune de ses critiques en y posant le regard particulier que lui procure son expérience professionnelle de psychologue clinicien.

Avec son aimable autorisation, N.K. France/Nana Komatsu Films propose régulièrement à ses lecteurs et visiteurs la traduction partielle (sans par exemple les nombreuses notes qui accompagnent les articles) des critiques d’une douzaine de films dans lesquels Komatsu Nana était à l’affiche. Aujourd’hui Ito/Tapestry (2020) : article original en anglais.


Critique par Psycho cinematography: ‘Une nuit, après avoir assisté aux feux d’artifice de l’été à Biei (ndt: Hokkaido), Aoi Sonoda (Nana Komatsu), treize ans, fait une rencontre fortuite -ou une rencontre guidée par le fil du destin- avec Ren Takahisa (Masaki Suda). Ils tombent amoureux l’un de l’autre, mais avant que leur romance puisse vraiment s’épanouir, Aoi lui est soudainement enlevée.

Sept ans plus tard, Ren se rend de Hokkaido à Tokyo pour assister au mariage de son ami Naoki Takehara (Ryo Narita). Lors du mariage, il rencontre à nouveau Aoi. Cependant, il se rend vite compte qu’elle sort avec quelqu’un, Daisuke Mizushima (Takumi Saito). Un an plus tard, ils se retrouvent à Biei, mais comme ils sont tous les deux avec quelqu’un, le moment d’intimité qu’ils partagent ne peut déboucher sur quelque chose de plus. Ils se séparent, sans savoir s’ils se reverront un jour.

Tapestry est une histoire d’amour à épisodes, qui suit la vie de Ren et Aoi sur une période de 18 ans. Leur première rencontre à l’âge de treize ans se traduit par une romance de jeunesse, mais cette romance, bien qu’elle procure de la joie aux deux protagonistes, est essentiellement une romance structurée par une rencontre intersubjective ratée. 

L’échec de leur rencontre devient évident dans la différence qui existe entre les deux sujets par rapport à leurs rêves de jeunesse. Alors que Ren a de nombreux rêves comme par exemple faire partie de l’équipe nationale japonaise et devenir actif au niveau international en tant que joueur de football, Aoi n’a aucun rêve, se résignant à vivre une vie banale et sans histoire.

Cette différence évoque le fait que, malgré leur amour l’un pour l’autre, leur relation est marquée par un clivage subtil, un clivage provenant du fait que quelque chose ne peut être dit par Aoi et de l’incapacité de Ren à entendre les échos de ce qui reste non-dit dans son discours. En d’autres termes, alors que leur rencontre romantique juvénile procure du plaisir au niveau imaginaire -le bonheur d’Aoi– leur rencontre est essentiellement marquée par un échec à mettre en jeu ce non-dit traumatique et à se rencontrer en tant que sujets.   

Même lorsque Ren, quelque temps plus tard, finit par comprendre le contexte familial très instable d’Aoi, c’est-à-dire son emprisonnement par une mère qui la néglige et l’amant de sa mère qui la maltraite physiquement, il ne parvient pas à la rencontrer au niveau de son sujet. Si la fuite avec elle apparaît comme un grand geste romantique, c’est en même temps un geste qui efface son désir subjectif. Ren lui impose son désir, réduisant une fois de plus au silence sa parole subjective. 

Si la fugue est un geste romantique raté, la déclaration de Ren « Je te protégerai » ne l’est pas. Sa déclaration est un véritable engagement subjectif, un symbole de son amour qui le pousse vers Aoi. Le fait qu’Aoi n’ait pas manqué d’entendre cet engagement est souligné par l’acte qui suit, à savoir le baiser.



La deuxième rencontre de Ren et Aoi est une rencontre inopportune, au mauvais moment. Leur brève rencontre au mariage est marquée par une certaine gêne, une certaine distance infranchissable. Cette gêne n’est pas le résultat de l’incapacité de Ren à réaliser son propre engagement subjectif, mais provient du fantasme persistant de ce qui ne pourra jamais être: leur romance idéale imaginée. 

Ren n’a pas vraiment renoncé à ce fantasme. C’est pourquoi le fait de voir Aoi à Tokyo avec Daisuke Mizushima le rend distrait et l’impossibilité menaçante de son fantasme hante son esprit. Pourtant, à cause de cette rencontre inopinée, Ren fait tout pour faire taire l’impossible fantasme romantique qui persiste dans son esprit ainsi il commence à sortir avec son aînée, Kaori Kirino (Nana Eikura), à la fromagerie où tous les deux travaillent.

La troisième rencontre est, tout comme la deuxième, inopportune. Bien que cette rencontre ne soit pas entachée d’une quelconque maladresse, on sent aisément qu’une certaine distance persiste entre Aoi et Ren. Ils se parlent mais, en raison du mauvais timing de leur rencontre, ils ne peuvent pas verbaliser directement ce qui traîne dans leur inconscient, ils ne peuvent pas réaliser ce qu’ils désirent inconsciemment. Bien qu’ils se rencontrent momentanément de manière intersubjective, ils se sentent obligés, en raison de leurs situations présentes, de se lâcher la main une fois de plus. 

La succession de rencontres ratées ou inopportunes permet de formuler assez facilement la principale question structurante de Tapestry : Ren et Aoi peuvent-ils trouver le bon moment subjectif pour rencontrer l’autre, en tant que sujet, de manière romantique à partir de leur propre position subjective ?

Quelques remarques sur Aoi Sonoda s’imposent. C’est une femme qui veut garder son autonomie financière pour ne pas tomber dans les griffes de la dépendance, pour éviter d’être emprisonnée dans une dynamique relationnelle qui l’obligerait à être exploitée pour assurer sa survie. Elle est comme quelqu’un qui ne veut pas être protégée et si être dans cette position, c’est accepter une certaine dépendance, elle s’efforce de devenir quelqu’un qui se protège. Nous pouvons donc la décrire comme une femme qui veut désespérément éviter d’être placée dans la position féminine traditionnelle d’idole adorée et protégée et qui désire être une force féminine active dans la société.

La composition de Tapestry est simple: un mélange agréable et bien équilibré de plans dynamiques et statiques. Pourtant, malgré la simplicité de la composition, Takahisa Zeze saisit toutes les occasions de plaire au spectateur en lui offrant des images magnifiques de la nature d’Hokkaido et de la ligne d’horizon de Tokyo. 

Un élément qui ressort de cette composition est l’utilisation judicieuse du ralenti par Zeze. La raison pour laquelle cette utilisation est si efficace est que le ralenti parvient à renforcer la portée émotionnelle d’un événement ou d’un acte pour Aoi et/ou Ren. En outre, c’est en soulignant et en renforçant ces petits événements par le biais du ralenti que la dimension affective de leur lutte subjective est mise en évidence pour le spectateur, ce qui facilite ainsi son investissement émotionnel dans le récit.

La narration de Tapestry se distingue par son réalisme sur la vie au quotidien, la myriade de moments véritablement touchants et le final extrêmement émouvant. Au lieu d’abuser de certains procédés d’intrigue pour augmenter artificiellement l’impact émotionnel de l’histoire, ce dont beaucoup de récits romantiques japonais sont coupables, celui-ci dépend principalement des performances, naturelles et nuancées.

Les moments émouvants du récit ne sont donc pas dus à l’abus d’un quelconque décor cinématographique, mais parce que les acteurs – Masaki Suda, Nana Eikura, Nana Komatsu en particulier – insufflent une véritable émotivité dans les signifiants et les actes souvent répétés qui animent ces scènes. L’accumulation de ces signifiants et actes émotionnels permet à Zeze de livrer un final véritablement satisfaisant sur le plan émotionnel. À cet égard, Zeze a fait le choix judicieux d’encadrer le récit de cette histoire d’amour sous forme de tranches de vie, de manière directe, en évitant les ornements cinématographiques qui pourraient nuire à l’authenticité des émotions exprimées.    


Tapestry est un étonnant récit romantique. Le réalisateur Zeze et le scénariste Tamio Hayashi montrent qu’ils ont parfaitement compris que le véritable pouvoir émotionnel d’un scénario de romance dépend des performances et non de procédés décoratifs ou d’astuces narratives bon marché pour provoquer artificiellement, et de manière imméritée, les émotions du spectateur. Oui, Zeze livre avec Tapestry un récit romanesque assez simple, mais, contrairement à de nombreux autres films romantiques japonais, il parvient à émouvoir véritablement le spectateur.’

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